Journée mondiale de la liberté de la presse : le journalisme de proximité pour rétablir la confiance au Maroc : Entretien avec Yassine Saber

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, Yassine SABER analyse les défis du journalisme au Maroc et le rôle clé de la proximité pour restaurer la confiance.

JOURNALISME

Rédaction AZIGZAO

4/30/20264 min read

Yassine SABER

À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée le 03 mai, la question de la confiance accordée aux médias s’impose avec une acuité particulière.

Dans de nombreux pays, la presse continue d’exercer son rôle fondamental d’information, de contre-pouvoir et de médiation du réel. Pourtant, une partie croissante du public exprime aujourd’hui une forme de distance, voire de méfiance, à l’égard des médias traditionnels.

Cette crise de confiance ne s’est pas installée brutalement. Elle est le résultat d’une évolution progressive des pratiques médiatiques, des usages numériques et des attentes du public.

Pour mieux comprendre ces transformations et leurs implications concrètes, nous avons interrogé Yassine SABER, journaliste professionnel. Il revient sur les mutations du paysage médiatique, les défis actuels du secteur et les leviers à activer pour construire un journalisme plus proche des citoyens, plus crédible et ancré dans les réalités du terrain.

Dans un contexte de crise de confiance envers les médias au Maroc, en quoi le journalisme de proximité peut-il constituer une réponse concrète et durable pour reconnecter les citoyens à l’information ?

La crise de confiance qui frappe les médias n’est pas une fatalité ; c’est, au contraire, une opportunité de refondation. Dans une trajectoire historique où chaque mutation a été jalonnée d'embûches et de remises en question permanentes, les médias sont toujours confrontés à ces épreuves, d’où la question : Comment justement regagner la confiance ? Face à la complexité multidimensionnelle du sujet qui nécessite une approche systémique en prenant en considération l’ensemble des aspects, l’une des pistes qui peuvent apporter une réponse à cette question de défiance réside dans le journalisme de proximité.

Au Maroc, qui ne dispose pas d’un baromètre national de la confiance, force est de constater que le paysage médiatique fait face à une urgence : il est en proie à un déséquilibre structurel où la concentration de l'offre informationnelle est basée sur l'axe Casa-Rabat (doublée d’un modèle économique en quête de souffle), qui est partiellement déconnecté des réalités vécues dans les régions. De ce fait, le journalisme de proximité s’impose comme une piste de résolution parmi d’autres. Le salut ne réside ni dans la course effrénée aux clics, ni dans la simple chasse au trafic. Il passe par ce retour aux sources : un journalisme de terrain ayant dans son ADN la loi de proximité.

Ce journalisme de terrain est le seul capable d’accompagner les enjeux locaux, d'éclairer le quotidien, de décrypter la réalité et, de facto, de récupérer le niveau de confiance. En renforçant la compétitivité et l'accès à l'information dans chaque région, le Maroc pourra enfin combler ce fossé qui nourrit, par son absence, le sentiment d'abandon et, in fine, la défiance.

Face à la montée en puissance des réseaux sociaux et à la transformation des usages numériques, comment les médias peuvent-ils s’adapter sans céder à la logique du sensationnalisme et de la désinformation ?

Cette crise se joue également sur le terrain numérique. L’enquête nationale 2024-2025 de l’ANRT sur les TIC livre un diagnostic sans appel : les Marocains ne se détournent pas de l’actualité, ils ont simplement migré vers de nouveaux espaces de consommation. Avec 99,3 % des internautes présents sur les réseaux sociaux et une intensité d'usage quotidienne atteignant 92,4 %, la demande impose désormais sa loi.

Le « temps d'écran » marocain est devenu le nouveau théâtre de l’opinion, mais cette omniprésence est un couteau à double tranchant. Si elle offre une instantanéité séduisante, elle enferme le citoyen dans des bulles de sensationnalisme où la désinformation prospère. C’est ici que le journalisme de proximité doit pivoter. Son défi est d’injecter de la valeur ajoutée. Le journaliste de demain doit être un investigateur de terrain, capable d’analyser et de filtrer le bruit ambiant pour transformer une information brute en un contenu vérifié, accessible et utile. Décrypter la réalité quotidienne plutôt que de subir la viralité : telle est la nouvelle mission du journalisme de terrain. Dans ce chaos informationnel où la gratuité apparente se paie souvent par une dégradation de la qualité, le journaliste reste le dernier rempart. Si l'information est le sang du corps social, le Maroc souffre aujourd'hui d'une forme d'empoisonnement informationnel. La circulation effrénée des rumeurs, des manipulations et de la « mésinformation » profite de la fragilité d'un tissu médiatique qui n'a pas encore achevé sa mue.

Quelles sont, selon vous, les conditions essentielles pour faire du journalisme de proximité un véritable levier de confiance et de renouveau médiatique au Maroc ?

Il est urgent de replacer le journaliste au cœur du débat national. Pour y parvenir, la profession doit se réinventer par une formation continue, qui, tout en intégrant les tendances actuelles, préserve les fondamentaux du métier : le recoupement et la vérification des sources, l’éthique, la déontologie et le souci constant de l’intérêt général.

Le journaliste de proximité n'est pas seulement un rapporteur de faits ; il est celui qui, par son indépendance et sa présence physique, forge un lien de confiance avec son public. Pour regagner cette confiance, le Maroc doit opérer une véritable révolution de la proximité. Cela exige une meilleure représentativité territoriale, un modèle économique soutenable pour les médias locaux et, surtout, une volonté politique et professionnelle de remettre l’Humain et le territoire au centre de la ligne éditoriale. Contre la désinformation, seule la proximité apporte la preuve. Contre l'uniformisation, seule la diversité régionale garantit le pluralisme et la richesse. Le journalisme de proximité n'est pas une option ; c'est le remède nécessaire pour réconcilier les Marocains avec leur presse et, à travers elle, avec la réalité de leur pays.